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  • Le drapeau de la libération

    Lors de notre repas, suivant notre Assemblée Générale, Michel Drugmand a évoqué l'histoire d'un drapeau, le drapeau de la Libération. Voici cette histoire:

    "1944 – Cette année là, j’avais 8 ans.

     

    Pour moi, les quatre années précédentes de guerre, étaient des années normales. A vrai dire je suis né dedans. A une période de la vie, où la conscience de tout ce qui est vécu est gravé d’une marque indélébile dans  la mémoire, comme dans la pierre.

    Le rationnement, les rafles, les longues colonnes de B17 allant sur l’Allemagne, la Flak (nous habitions à 8km de Chièvres), les parachutes et avions qui tombent, les bombardements,  l’occultation, les voies qui sautent, les prières du soir, la peur, …. C’était le quotidien et mon père avait épinglé sur le mur  une carte mondiale : ornée de petits fanions coloriés marquant les limites des fronts, tant européens que ceux du Pacifique.

    Et puis est venu un grand jour, celui du débarquement. Ma mère était allée à la messe et en est revenue en courant apportant une nouvelle colportée : « Les alliés ont débarqué ». Imaginez-vous. « Chûû…...ttttt  ….pas trop haut » !

    Alors, des nouveaux petits fanions piqués sur la carte sont restés très longtemps plus ou moins à la même place sur les côtes normandes.

     « Ici Londres » apportait pourtant de bonnes nouvelles. L’espoir, mais peu de changement dans nos journées. Les communications allaient de moins en moins bien, le rationnement plus sévère, le pain fort mastique, des coups de feu nocturnes de règlements de comptes et un malaise très présent malgré nos prières.

     

    A un moment, je ne sais lequel, les petits fanions, à la grande satisfaction de mon père, se sont mis à bouger : on parlait de la Seine : « c’est où cà ? . .. c’est là !»

    Il paraissait que cela avançait : on parlait de Paris.

    Notre  maison commençait à s’animer. On préparait…..

    Ma mère qui tenait un petit journal écrivait : « Mons a été bombardée trois fois, plus une hier. Dans notre petite cave, nous y avons mis des sacs pour boucher les soupiraux, une bombonne d’oxygène, quelques provisions et des bougies, … un seau de toilette, peut-être bien indispensable … Quelle perspective !  Mais nous sommes heureux malgré tout. »

    Le 26 juin : « Depuis plusieurs jours, les voies de la gare sautent, deux morceaux de rail sont tombés dans la pelouse, dont un pèse 3,5kgs , l’autre  un morceau d’aiguillage pas moins…, à la moindre détonation, tout le monde se sauve »

    11 juillet : « Vendredi dernier, les allemands ont pris 62 otages dans notre village ».

    1 août : « Papa doit monter la garde forcée, de 21 à 5h du matin, sur le chemin de fer »

    18 août : « Pour la première fois, Ath a été bombardée : 10 morts, 17 blessés. »

    22 août : « On a assassiné un homme pas loin ! ».

    28 août : De vendredi dernier, on annonce la prise de Paris. Le pont de chemin de fer a sauté à Houraing (Lessines) ».

    Cependant, de jour en jour, malgré cette situation critique, on s’animait. Pour ma part, je dessinais sur papier des drapeaux, beaucoup d’anglais, des américains aussi que j’épinglais sur le mur. L’insouciance  d’une perquisition possible à la fin certainement dramatique.

     

    Un jour, ma mère se mit à teindre des morceaux de tissus. Je me souviens du rouge et du noir dans une grande bassine. Puis sur la machine à coudre elle les a assemblés : rouge-jaune-noir :

     

             « On le mettra à la fenêtre !».

     

    1,2 x 1,8m, il existe encore, une relique de 67 ans ! Il n’a pas les mêmes dimensions ni les couleurs (unrouge devenu fort pâle) que celui confectionné par Marie Abst en 1830. Mais il est aussi un symbole profond d’une indépendance et liberté à retrouver. Il a flotté  le 3 sept 1944 à la fenêtre de notre maison.

     

         

    Voici quelques extraits du manuscrit de ma mère, sur le vif, quoi de plus fidèle :

     

    3 septembre 1944 :

     

    « Cette nuit nous avions cru voir dans la nuit un colonne anglaise, mais c’était des allemands. Tournai est libérée, l’annonce en a été faite au poste de Londres à 23h30 hier soir. Ath, aujourd’hui. Nous entendons les mitrailleuses au milieu du bruit que fait le charroi composé surtout de tanks allant jusqu’à 54t. Dans l’après midi nous hissons notre drapeau belge, on est heureux. ‘’ Vive la Belgique ‘’. 

     

    photo drapeau drugmand 2 .jpg

     

     

    Les partisans passent en camions et vélos, des rexistes sont arrêtés, il y a trois partisans de tués.

     

    Mais on annonce des allemands de retour sur Rebaix, on a vite retiré le drapeau et voyons passer des camions et canons camouflés. Quatre avions anglais sont passés, on attend croyant qu’ils vont mitrailler…..rien.

     

    Un petit dîner avec des sardines et des tomates du jardin .Après cela, repose du drapeau.

     

    On entend le roulement de chars montant le bois du Renard pour se diriger vers Bruxelles. A un moment donné, on entend de nouveau dire que les allemands viennent encore par Rebaix. Vite tout le monde enlève les drapeaux.

     

    Les enfants à la cave et moi à la petite salle à manger. Cette fois deux camions avec des soldats à pieds regardant partout si on n’allait pas tirer sur eux. (Plus loin un des chauffeurs a été tué).

     

    Le 4 septembre :

     

    « Nous partons à Ath à pieds voir le défilé des anglais. Près de l’esplanade nous voyons une auto FI qui crie sauvez-vous des allemands arrivent ! Au trot nous filons  chez des amis ….Ath a été en état de panique assez forte. Ensuite on rentre à la maison : plus de courant …………..mais libre ! "

     

                                                   

     

                                                    Michel Drugmand